Un thé au Sahara, Egypte

27 février 2008 par Un Monde Ailleurs  
Dans Afrique

Récit bédouin au SaharaLes chiffres prétendent que 10 % de la population du Moyen-Orient serait bédouine. A l’extrême limite du Sahara égyptien, là où le sable se heurte aux eaux de la Mer Rouge, un vieux pêcheur bédouin m’a offert le thé à l’ombre de sa hutte…

Pêcheur bédouin d’Egypte

Je m’assoie sur le tapis qu’il vient de dérouler à même le sable, face à la mer. Devant lui, un fond de cuve métallique d’à peine quelques centimètres de haut sur lequel frémissent quelques braises qui couvent. Les gestes mille fois répétés sont lents mais empreints d’une grande aisance : un filet d’eau pour rincer le verre, un autre pour la fine casserole au fond de suie, quelques feuilles de thé broyé, une cuillerée de sucre sur un signe d’assentiment. En moins d’une minute, et dans le silence qui précède les conversations intimes, la boisson rituelle est infusée, offerte, goûtée.

Salah n’a pas d’âge et semble vivre seul même si je sais que les Bédouins d’Egypte ont le droit de se marier quatre fois en ayant toutefois l’obligation de subvenir aux besoins de ses femmes et enfants. D’abord retenus, ses yeux dorés peinent à croiser mon regard et il s’affaire à ranger les petits ustensiles qui ont servi à préparer la boisson préambule aux palabres. Puis il croise les bras sur ses genoux repliés sous son ample djellaba et commence à parler. Le rythme est fluide, posé, il laisse son cousin traduire ses propos en anglais et, courtois, m’accorde tacitement le droit de poser des questions avant d’ajouter des détails, des souvenirs, ultimes précisions d’une vie de pêcheur sur une mer capricieuse, parfois indomptable.

Salah a toujours été pêcheur dans cette fière et ancestrale tribu des bédouins Ababda. Comme son père. Et comme son grand-père avant lui.

Quand il était enfant, avant que les premières voitures ne descendent vers ce grand Sud, il accompagnait les hommes dans le désert vers les acacias épineux. Il a appris à les écorcer pour en retirer de larges bandes qu’il fallait battre inlassablement pour les assouplir, puis les mettre à sécher avant de les découper en de minces fils résistants. Ceux-ci étaient ensuite retenus par deux ou trois brins, puis passés dans une fileuse pour obtenir un fil de bois qui permettait de tresser des filets aux mailles étroites.

Les fruits évidés d’un autre arbre du désert se transformaient en flotteurs suspendus au filet. De la terre compactée et roulée en boules, percées de part en part avant d’être mises à sécher longuement sur le feu, constituaient des plombs efficaces.

Les bateaux ancrés à Qseir, à une centaine de kilomètres plus au Nord, prenaient la mer pour des campagnes qui pouvaient les mener jusqu’aux côtes du Yemen, de l’autre côté de la Mer Rouge, aux confins de l’Arabie Saoudite. Des campagnes qui pouvaient durer six mois parce qu’il était alors très périlleux de rentrer sain et sauf, avec la cargaison. Les filets de dix mètres de long étaient disposés en entonnoir au débouché d’un wadi, cette petite nasse naturelle qui se forme après les rares pluies qui dévalent alors d’hypothétiques lits de rivières asséchées. A marée basse, c’est un second filet placé au bout de l’entonnoir qui recueille les poissons piégés.

Les ouris, bateaux de pêche traditionnels constitués d’un tronc de bois évidé en provenance du Soudan et même parfois d’Inde, se remplissaient alors de poissons-perroquets, de vivaneaux, de fusiliers, de napoléons. Salah me précise qu’il évitait les vivaneaux et les napoléons à la chair trop grasse pour être conservée très longtemps. Les autres poissons, nettoyés, vidés, étaient (et sont encore) préparés crus et salés, pour la conservation.

Un jour, me raconte Salah, nous revenions avec mon père d’une longue campagne en mer. A la hauteur de l’île de Wadi el Gemal, non loin d’ici, mon bateau était si lourd de poissons qu’un vent féroce l’a fait chavirer ! Nous avons perdu nos quatre mois de poisson salé, mais heureusement nous avons pu grimper à bord du second bateau qui nous accompagnait. Nous sommes rentrés en vie mais la perte de ce fasir était une grande catastrophe pour nous et notre famille…”

Son regard doré se fige un instant dans le visage de cuir tanné par les ans, poli par le vent. Ses lèvres se crispent au-dessus de sa barbiche couleur de cendres. Puis il reprend : “un jour j’ai vu un très gros requin, d’environ deux tonnes ! Son ventre était blanc et son dos noir ; mais il était sur la plage, mort. Nous ne l’avons pas mangé.”

Quand les premiers marchands sont arrivés dans le Sud, les filets d’acacia ont été remplacés par des filets en coton d’Egypte, l’un des plus réputés au monde. Puis la soie s’est substituée au coton, avant de céder aux attraits du nylon si peu cher que plus personne ne répare ses filets aujourd’hui…

De nos jours on pêche surtout à la ligne, en haute mer : la ligne est lestée par des pierres fixées à intervalles réguliers de telle façon que lorsque la ligne touche le fond, le pêcheur n’a plus qu’à remonter cette ligne par à coups secs qui font tomber les pierres… Et Salah précise avec un demi-sourire qu’il faut être costaud pour remonter la ligne avec les poissons piqués au bout des hameçons de métal.

Avant la mer était pleine de poissons, on pêchait plus facilement.

Avant, on trouvait des langoustes partout, des grosses. Mais personne n’en mangeait ! On ne savait pas qu’on pouvait les manger. Maintenant c’est trop tard, on n’en trouve presque plus et elles sont devenues si chères qu’on ne les mange toujours pas, on les vend. On pêchait des coquillages aussi, mais plus aujourd’hui. Ou juste pour les manger, la chair des bénitiers par exemple.”

Salah sort encore tous les jours en mer, pour pêcher. Ils mangent les gros poissons et vendent les petits, plus nombreux, aux villages alentours, aux hôtels aussi.

Et saisissant la bouteille d’eau en plastique pour me préparer un second thé, il raconte que lorsqu’il était plus jeune il fallait faire vingt-cinq kilomètres dans le désert pour apporter de l’eau aux dromadaires quand sa tribu se déplaçait…

 

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Commentaires

16 Réponses à “Un thé au Sahara, Egypte”

  1. Virginie le 27 février 2008 9:17

    Quelle photo superbe et le récit est magnifique. J’adore ces tranches de vie.
    Bonne journée.

  2. Tomawak Diver le 27 février 2008 12:17

    Merci pour ce récit ;-)

  3. Un Monde Ailleurs le 27 février 2008 16:50

    Ces tranches de vie sont précieuses pour moi, ce sont celles qui me laissent un souvenir impérissable, celles qui nous rappellent tous à notre condition de simple humain en dehors de toute considération matérielle.

    Et quand ces personnes me racontent leur vie, leur enfance, elles m’offrent une confiance dont elles n’ont sans doute pas conscience…

  4. Corinne le 29 février 2008 0:20

    Quel beau portrait que le visage raviné de ce vieux pêcheur bédouin! Tu as bien capté le regard dont tu parles, ces yeux un peu retenus qui peinent à croiser les tiens…

    Merci de nous faire partager ce que Salah t’a raconté. J’aime beaucoup le récit que tu en fais. Sobre et fort à la fois.

    As-tu pu, de ton côté, lui raconter un peu ta vie?

  5. Un Monde Ailleurs le 29 février 2008 15:41

    Non Corinne, je pense qu’il aurait fallu que je partage quelques jours avec eux et non deux ou trois heures. D’autre part, une femme m’aurait posé des questions à moi, une autre femme, mais un homme ne pose jamais trop de questions à une femme, de surcroît étrangère.

    Et puis cet homme âgé n’avait sans doute pas besoin de poser des questions… Je crois qu’il vient un âge où on pose moins de questions, peut-être parce que les autres parlent d’eux-mêmes ?…

  6. Spïc le 1 mars 2008 15:32

    J’ai eu l’occasion de parler avec des bédouins dans le sud du Maroc. Ils sont toujours à la fois accueillants et distants. C’est assez étrange cette idée de “tu est bienvenu” mais “tu ne me comprends pas vraiment”.

  7. Un Monde Ailleurs le 1 mars 2008 16:37

    Exact, c’est la réflexion que je me suis faite. Je ne sais pas si cela vient d’un manque de curiosité à l’égard des étrangers, d’une méfiance instinctive ou d’un effet d’auto-protection. Dans le désert, des bédouins ont refusé que je les photographie, et notre guide qui les connait bien m’a signalé que les bédouins pensent que prendre leur photo pourrait éloigner la chance et donc modifier leur sort. Il faut savoir aussi respecter cela.

  8. David le 5 mars 2008 9:42

    Un superbe portrait !
    (et un blog bien dépaysant à aprofondir dès mon retour de vacances, parce que consulter le web sur un téléphone, ça va 5 minutes !)

  9. Un Monde Ailleurs le 5 mars 2008 14:45

    Bonjour David,

    Je suis très heureuse de lire ici un photographe pro dont le travail est très intéressant : j’ai de nombreux lecteurs qui posent des questions techniques sur la photo et je leur conseille souvent d’observer attentivement le travail des pros pour en tirer un enseignement. Je leur recommande donc vivement ton site !

    Je remarque que tu fais beaucoup de photo urbaine, un créneau que j’ai du mal à explorer, simplement parce que ces photos m’intéressent moins je pense. Pourtant les tiennes sont très réussies, très expressives, elles font très ambiance, on entend les sons, le bruit, presque les vapeurs. Je vais prendre un peu de temps pour explorer davantage tes galeries !

    J’aime bien aussi tes quelques paysages d’Islande qui me rappellent les miens. Et pour la consultation web sur téléphone, de mon côté j’ai carrément désactivé l’affichage des images sinon on ne s’en sort pas !

    Bonnes vacances !

    :-)

  10. David le 5 mars 2008 17:26

    Merci pour ces compliments !

    Il serait dommage de désactiver les images pour visiter ton blog non ;-) ?
    en tout cas, j’ai noté sur ma to do liste du retour une visite complète note par note !

    En parlant d’Islande, j’ai une furieuse envie d’y retourner mais ça va devoir attendre un peu…

    A bientôt !

  11. Un Monde Ailleurs le 7 mars 2008 15:21

    Effectivement David l’image va de pair avec les récits d’Un Monde Ailleurs, mais sur un mobile (ou PDA) la connexion est déjà si ralentie que je n’ai pas la patience d’attendre le chargement, surtout quand je ne cherche qu’à répondre aux commentaires. :-)

    Et pour l’Islande il faut surtout patienter jusqu’à la “bonne” saison pour pouvoir en profiter au maximum…

  12. David le 7 mars 2008 16:33

    J’ai (enfin) réussi à trouver le réseau de l’hôtel d’en face. Dès que “le blessé” me laisse un peu plus de temps, j’approfondis !

    Pour l’Islande… à qui le dis tu !

  13. Un Monde Ailleurs le 7 mars 2008 16:37

    Je te félicite de réussir à squatter sur le wifi des autres, moi en déplacements, à part le réseau des aéroports, j’ai du mal… :-(

  14. David le 7 mars 2008 19:31

    Je n’ai pas de mérite, c’est le Mac qui me demande si je veux me connecter à tel ou tel réseau. Sinon, il y a aussi des sites qui recensent les hotspots gratuits par localité et c’est pratique ;-)

  15. Un Monde Ailleurs le 8 mars 2008 15:14

    Oui effectivement, le PC propose la même localisation de connexions wifi mais elles sont généralement toutes sécurisées. Et les hotspots par contre je n’y pense pas assez souvent, tu as raison…

  16. David le 8 mars 2008 16:20

    Toujours penser aux hotspots !!!
    Ca dépanne bien ;-)

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