Plongée de nuit sur le House Reef de Marsa Shagra
6 mai 2008 par Un Monde Ailleurs
Dans Plongée sous-marine
J’ignore si vous procédez comme moi, mais j’aime réserver une plongée de nuit pour ma toute dernière immersion lors d’un séjour plongée. Je n’y ai pas dérogé en Egypte, il me fallait une plongée de nuit à Marsa Shagra. En février, après une belle exploration récréative sur le site de Sharm Abbu Dabbab dans la matinée, nous avons enfilé notre équipement encore humide à la tombée du jour et sommes entrés dans l’eau par la plage. Le temps de chausser nos palmes et nous glissons dans l’eau couleur jade sous la lueur de nos phares…

Nous avançons d’abord lentement sur le fond de sable, tous les trois de front, le temps de nous acclimater à l’eau. Julien Stein connaît parfaitement le House Reef pour l’avoir tant de fois exploré au cours des sept dernières années qu’il a passées ici, en tant que directeur des plongées. L’Homme procède aux derniers réglages de son appareil photo, et je me décide à allumer mon phare, sachant que désormais, avec la puissance des 50 watts du phare Bersub (il peut pousser à 100…), aucune bestiole ne pourra échapper au faisceau lumineux impitoyable. Julien, stupéfait, se tourne vers moi : jamais il n’a vu son House Reef de nuit éclairé comme une scène d’un concert des Stones !… Je m’en excuserais presque mais l’Homme attire déjà mon attention : notre première victime (photographique !) vient de sortir de l’anonymat. Une délicate rascasse volante qui frôle le sable blanc de ses ailes gracieuses et se réfugie instinctivement vers le hublot du caisson sous-marin. Je veille à ne pas la déranger trop et règle l’orientation de mon phare de façon à la maintenir dans le cercle de lumière sans lui brûler la rétine.
Elle danse une minute devant l’appareil photo, puis l’Homme me fait signe de m’approcher, encore, encore… il utilise ce soir l’objectif 50 mm macro et s’il veut cadrer un plongeur derrière l’animal, je dois presque être au contact pour qu’il réussisse sa photo. Sauf que la demoiselle devient nerveuse, elle déploie ses nageoires aux épines douloureuses et tournoie entre mon masque et le hublot. Je décide de reculer quand elle me charge délibérément, museau en avant, nageoires pointées.
Nous nous éloignons pour aborder le côté Est du récif, nous évoluons dans moins de dix mètres de profondeur et l’Homme commence véritablement sa séance de travail. C’est notre dernière plongée en Mer Rouge, nous avons déjà engrangé 75 Go de photos en 12 jours de séjour et à nous deux, terrestres et sous-marines, une moisson fructueuse sur une destination si riche qu’il nous faudra revenir un jour. Ce soir donc nous œuvrons presque pour le plaisir, sachant qu’il est hors de question pour l’Homme de plonger sans avoir à travailler : donc, séance photos. Et ce récif est juste le théâtre idéal pour tout photographe, amateur ou professionnel, qui a envie d’utiliser son objectif macro…

Je ne ferai pas l’énumération de toutes les espèces photographiées, ce serait sans fin, mais très vite Julien et moi nous faisons un plaisir de fouiller le récif, de dénicher les poissons, et de patienter le temps que l’Homme abandonne un sujet pour nous réclamer le prochain. Quand il ne va pas assez vite (à mon goût), j’attire son attention en agitant furieusement le faisceau de ma lampe sur lui, pour attirer son attention entre deux coups de flash. Il abandonne alors souvent à regret sa position pour venir vers nous, et reprend ses réglages, prises de vue, coups de flash. Curieusement, la “pêche” est si fructueuse qu’il finit par ne plus ronchonner à chacune de nos interventions, parce que le nouveau sujet est plus gros, plus original, plus coloré. Ou parce qu’il n’est pas encore entré dans notre collection, ou que sa posture sur le corail est meilleure.
Il faut préciser aux lecteurs non-plongeurs qu’une plongée de nuit présente toutes les conditions idéales pour observer la faune au repos : la plupart des poissons chasseurs diurnes se posent alors sur le sable, sur le corail, dans des anfractuosités, pour dormir. Parmi eux, certains poissons difficilement photographiables lorsqu’ils sont actifs, trop actifs. Et les poissons perroquets, par exemple, se prêtent alors aux effets macro qui permettent de faire éclater certains détails de leur robe, de leurs couleurs.
Au détour d’un récif très coloré, Julien déniche une danseuse espagnole écarlate. Enorme nudibranche d’une quinzaine de centimètres de long, elle se déplace centimètre par centimètre en léchant le corail d’une reptation ondoyante, quasi sensuelle, soulevant parfois sa jupe ourlée de blanc, agitant coquettement ses branchies poudrées.

Derrière ce récif nous attend une immense murène javanaise qui doit mesurer plus d’un mètre cinquante de long. Sa grosse tête posée tranquillement sur le corail, elle se laisse photographier sans broncher, jusqu’à ce qu’elle estime sans doute que la séance a assez duré. Elle montre une dentition en parfait état de fonctionnement et avance de quelques centimètres brusques vers le photographe qui la remercie promptement en reculant sagement… D’ailleurs une autre murène tachetée, d’un mètre de long, s’agite non loin et s’intéresse de près à ses palmes. L’incident ayant coûté une bonne partie de son tendon d’Achille à notre cadreur sous-marin un an plus tôt lui revient en mémoire et nous décidons prudemment d’aller voir ailleurs…

Nous nous intéressons alors à un groupe de poissons chirurgiens, normalement difficiles à photographier (ci-dessus à droite, un chirurgien voilier, typique de la mer Rouge). Là, c’est un régal : posés sur le fond de corail par douze mètres de fond, c’est tout juste s’ils ne prennent pas la pose. Puis c’est une palanquée de mérous qui s’offre à nous. Plus loin les poissons-coffres (ci-dessus, à gauche), gros et petits, mutins ou râleurs, selon l’expression de leurs lèvres. Ce House Reef se transforme sous nos yeux en un hôtel géant compartimenté par espèces !

Voici déjà plus de soixante-quinze minutes que nous “chassons” sous l’eau, je commence à trembler de froid. Mais c’est ma dernière plongée et elle est si belle que je n’ai aucune envie d’y mettre fin. Mon ordi n’indique toujours pas de palier de décompression, et l’Homme joue du flash avec la délectation du photographe insatiable. En réalité, il ne sait plus où donner de la tête et attend nos recommandations en suivant le faisceau insistant de nos lampes. Une crevette. Un poisson-ange. Une crinoïde. Des lutjans. Une carangue fuyante. Un poisson-scorpion !
D’autres poissons perroquets vêtus de violet éclatant, pas encore recouverts de leur bulle de mucus les protégeant d’éventuelles agressions. Un club de rougets qui semblent n’attendre que notre lumière pour se mettre à danser frénétiquement (voir les détails sur les photos ci-dessous, à gauche et à droite). Une paire de chirurgiens nasons qui ne bougent pas d’une écaille, exhibant leur corne en guise de nez. Puis c’est un baliste qui joue quelques minutes avec nous, dressant enfin sa nageoire dorsale en guise d’avertissement, montrant des dents que nous prenons au sérieux.
J’ai de plus en plus froid. En réalité je grelote littéralement et le faisceau de ma lampe danse frénétiquement entre mes mains. Habituée à la passion de l’Homme qui déclenche jusqu’à plus soif, je vérifie son autonomie en air et constate qu’il ne lui reste que 20 bars. L’animal a encore poussé jusqu’aux limites. De mon côté j’affiche encore 80 bars, mais je me suis moins agitée, sans doute aussi la raison pour laquelle j’ai si froid dans ces 22° avec ma combi néoprène 5 mm, sans cagoule. D’un coup cette plongée ne m’amuse plus et je n’ai plus qu’une obsession : un thé brûlant !

Ceux qui ont connu le froid sous l’eau savent qu’il y arrive un moment où on ne raisonne plus “normalement”. La sensation de froid devient omniprésente et le plaisir se transforme en grimace. Je fais signe à Julien qui nous attend comme d’habitude, patiemment. Et il me répond qu’il a froid également. Hypocritement je dois avouer que c’est la plus belle justification que j’aie trouvé sur le moment pour aller tirer l’Homme par le bras et lui faire le signe d’interruption de plongée et de retour au bercail. Mais ce Breton obstiné me fait comprendre qu’il lui reste quelques photos à prendre sur la carte 2 Go (la prochaine fois, je lui confisque ses 2 Go !) et il faut alors que je trépigne devant lui (si…, c’est possible !) et que je grogne énergiquement tout en le tirant par la main pour qu’il comprenne enfin qu’il n’a pas d’autre alternative que d’obtempérer. Enfin, j’obtiens gain de cause et nous rebroussons chemin lentement pour permettre aux trois minutes de palier de se diluer sur l’écran de mon ordinateur !
Je vous passe les râleries en surface, lorsque nous émergeons, sur le fait qu’avec mon autonomie nous aurions pu terminer la séance photos. Mais je n’entends déjà plus rien, trop occupée à éteindre mon phare, sortir de l’eau, reprendre pied sur la plage, et m’extirper de la combi que je ne veux plus voir jusqu’au prochain voyage ! J’ai trop froid, je n’arrive même plus à penser. Et je me précipite vers la salle de douches mise à disposition des plongeurs pour me couler sous le jet d’eau chaude.
Ce n’est que trente minutes plus tard, après avoir enfilé une polaire et avoir rincé et mis à sécher tout l’équipement que je vais commencer à me réchauffer doucement : devant une tasse de thé brûlant, et avec une soupe de lentilles au curry préparée par le chef. Je ne me souviens pas de mon dessert de ce jour-là, c’est vous dire comment le froid a pu altérer mes souvenirs…
Mais je vous garantis une chose : si vous allez plonger à Marsa Shagra, vous explorerez forcément ce House Reef puisque les plongées y sont illimitées depuis la plage, en plongée libre. Mais profitez donc de la fin de journée pour vous offrir les charmes de cette plongée de nuit. Vous en reviendrez, comme moi, ébloui(e), et avec l’envie de recommencer, très vite !
Mots-clés :Egypte, Marsa Shagra






Bravo à Francis pour ses photos, elles sont sublimes. Et la plongée de nuit pour la photo c’est exceptionnelle car c’est là que tu as les vrais couleurs. 100 watt je n’ose même pas imaginer car le miens déjà à 50 watt en plongée de nuit je ne l’utilise pas sinon on se croirait en plein jour. je le descend à 20 watt, ça suffit largement.
Quand au froid, oui ça peut être dangereux, un jour à Marseille cela m’ joué des tours…
Mais 22 ° tu abuses.
Euh… 2ème plongée de la journée… en ayant bossé toute la journée à courir partout pour les dernières photos… après une longue interview in English de deux heures avec un Monsieur très discret qu’il a fallu “accoucher” en douceur… après 12 jours de reportage intensif… et au bout de 90 minutes de plongée en quasi statique à 20:00… en 5 mm et tête nue… je t’emmène et on le refait, d’accord ?…
Encore merci, Marie-Ange, pour ces plaisirs d’ailleurs, de l’Abu Camp du Botswana à cette fantastique plongée de nuit.
Le froid sous l’eau me fait à moi aussi perdre tout courage. De retour à la surface, je quitte avec rage, en claquant des dents et tremblant de tous mes membres, mes pauvres millimètres de néoprène humide superposés. Je sais bien que tu n’exagères pas. Le froid, sous l’eau, c’est redoutable.
Mais qu’il devait être bon à savourer, ce thé brûlant, après si belle plongée…
Oui, en fait le thé brûlant m’a permis de recompacter mes neurones (si je garde le vocabulaire informatique
), et j’ai alors réussi à vraiment apprécier cette plongée, mais après-coup. Sur le moment je “chassais” les espèces, pour dénicher le meilleur sujet pour Francis, donc toujours du travail dans une sorte d’enthousiasme de surenchère tant cette plongée est riche. C’est seulement après m’être réchauffée que j’ai réalisé toute cette richesse…
Plonger la nuit …..? oui mais …. et les requins !!! c’est bien la nuit qu’ils vont au restaurant ????!!!
Quant à la température “ressentie” en plongée, je suis du même avis que Corinne et toi. Pour ma part, le stress me donne très froid, de toute évidence ! Je me souviens de ma première (et dernière !) plongée en autonomie : l’eau était à 25°c mais j’étais tellement stressée à l’idée de me perdre que je tremblais de partout (ils ont dû jeter l’embout machouillé et en racheter un neuf !) et je n’ai aucun souvenir des spécimens sous-marins rencontrés ce jour-là, pas même le prénom de ma binôme !!
J’espère que tu ne plongeais pas avec moi ce jour-là Véronique !…
Pour les requins, ils chassent plutôt à la tombée du jour si mes infos sont exactes, mais à part un petit requin nourrice aperçu de nuit (fuyant loin de mon éclairage !) aux Seychelles, je n’en ai jamais croisé en plongée de nuit.
Non non, sûre, ce n’était pas toi !!
c joli sit
Bien ! L’heure a donc sonné pour moi de faire un “tout premier” commentaire-plongée…. La tentation est grande après une telle lecture et de telles photographies ! Oui ! Ca donne envie, froid ou pas, râleur ou pas ! Sauf que…. une plongée de nuit, par définition se fait de nuit !!!!
Alors, une question s’impose. Est-ce bien sérieux d’envisager, sur un tel site, une “toute-toute-première fois” ? Entendez par là : une toute première plongée de nuit ?
L’Homme est capable de pousser les limites de résistance au froid de Marie-Ange…. Mon Homme est capable de me pousser à faire de la plongée (y compris de passer un niveau 1, dans les eaux bretonnes, lesquelles, cet été, repoussaient les limites du tolérable en matière d’absence de visibilté ). Je suis au stade du “respirer sous l’eau c’est finalement possible”, enchaîner fort brillamment par le stade suivant “ben!, c’est vrai que c’est mieux quand on est stable”.
Après m’avoir vendu le baptème en Guadeloupe, le niveau 1 à Lorient (y compris sur épave sans visi… ), le tout dans la même année, Mon Homme attaque par “et une plongée de nuit à Marsa Shagra”? (déjà à moitié programmée en avril 2009)
A quinze plongées au total : est-ce bien envisageable ?
euh…. et… euh… est-il possible de résister à Ces Hommes ???!!!
Bonjour Marie,
Drôle de hasard : je rentre tout juste de Lorient, après 10 jours de temps pourri … euh, non, disons plutôt “…de temps breton” ! Etant originaire de Lorient, j’y vais tous les ans et tous les ans je me dis : “mais comment font-ils pour plonger ici ???? il faut être sportif, fou ou breton ou les 3 à la fois”.
Du temps ou j’avais mon niveau II et une soixantaine de plongées, je ne me sentais pas d’attaque pour plonger dans de telles conditions (froid, pas de visibilité, un certain courant je suppose aussi). Toi qui l’a déjà fait du haut de tes 15 plongées, je pense que tu pourras aisément faire une plongée de nuit, qui-plus-est en mer chaude et bien accompagnée. Tu vas te régaler !
Marie > tout d’abord merci d’avoir “osé” laisser un premier commentaire ici, on dit toujours que c’est le premier pas qui compte…
Eh bien en plongée, c’est pareil ! Un baptême en Guadeloupe (ton Homme a été malin…) s’il se passe bien permet forcément d’envisager une suite. Et quelle meilleure formation que celle que tu as pu recevoir en Bretagne dans le froid et le glauque ?!… Je ne t’envie pas, trop désagréable pour moi, j’aurais même peut-être abandonné avant d’aller plus loin, mais toutes mes félicitations, je t’admire !
Et donc sincèrement, tout comme Véronique C, je t’encourage à oser la plongée de nuit sur le récif de Marsa Shagra !!!… Tu n’auras aucun problème à la gérer, c’est une plongée dans peu de profondeur de toutes façons, et tu seras bien accompagnée, vraiment aucun danger. Alors tu te sentiras enfin récompensée de tous tes efforts, de ta pugnacité, de ta volonté : tu n’auras plus à te préoccuper que de la faune environnante, et ce sera un vrai bonheur…
N’hésite pas, et n’aie aucune crainte…
Et… euh… oui, il est possible de résister à ces Messieurs…
Véronique C > hello Véronique… nous verrons dans peu de temps où en sont tes 60 plongées, je reviens vers toi là-dessus dans quelques heures…
Wouah !!!… Merci les filles !! J’avais bien eu parfaois la sensation de m’accrocher un peu mais pas d’avoir été aussi courageuse et puis…. faut-il l’avouer ici : j’ai même sur deux, trois plongées, avec visi ou phare en main, pris un sacré pied !!
Pour la Lorientaise j’inste même en disant qu’il existe de belles épaves et louper celle du Thuringen, c’est presqu’un crime : Anse de Gavres, 8 mètres de fond, un rayon de soleil et des sourires pour tous à la fin de la plongée … Si! Si! promis.
Et puis, je vous fais confiance, à vous et à mon terrible malin : là aussi, promis, ma première plongée de nuit sera pour Marsa-Shagra; je vous en donnerai des nouvelles ; en attendant, cap sur La Réunion et après une semaine plus rando, la découverte je l’espère de quelques beaux spots pour réchauffer mes vieux os bretons !!
Très bonne rentré et bons voyages …
J’espère me remettre prochainement à la plongée (… hein Marie-Ange !!! hi hi !!) et promis quand je retournerai à Lorient, je me reposerai la question concernant les plongée en mer froide… !!!
Gavres, je connais très bien, c’était l’une des plages que je fréquentais, à l’abri du monde.
Marie > Merci pour ces précisions qui pourraient inciter d’autres lecteurs à aller découvrir cette épave à 8 mètres de fond seulement… Même en eau froide, cela peut être motivant.
Sur La Réunion, essaie d’aller plonger du côté de Saint-Leu, plus intéressant que les plongées classiques de Saint-Gilles ; ou encore mieux, avec l’un des clubs associatifs de la côte Est, du côté de Sainte-Rose pour faire des plongées sur les dernières coulées de lave du volcan de la Fournaise… Et je n’ose te souhaiter de bonnes vacances, j’ai vécu deux ans sur La Réunion et je retournerais bien y faire un tour prochainement, donc je sais que tu rentreras ravie !
Véronique C > email dans la soirée…