Marche forcée en forêt guyanaise

9 novembre 2007 par Un Monde Ailleurs  
Dans Amérique

boulerecit.jpgJ’ai dormi d’un sommeil de plomb, malgré les cris incessants des singes hurleurs et malgré mes appréhensions : finalement je n’aurai surveillé aucune progression d’insecte, j’ai fait confiance aux lézards qui les traquent impitoyablement. Mais ce matin j’hésite à entrer dans la petite salle de bains sans fenêtre, supputant la présence indésirable d’une saleté à huit pattes dont j’ai vu quelques spécimens velus, sous verre, un peu partout en ville et à l’aéroport. Nous sommes en Guyane, pour le tournage d’un épisode de la série La Route de l’Eau.

Carbet sur pilotis, au bord de l’Oyapock (Guyane)Finalement je vais ruser : j’envoie l’Homme en éclaireur dans la salle de bains pour me garantir qu’il n’y aura aucune observation fâcheuse pendant mes ablutions et j’y entre délibérément sans mes lentilles de contact, ce qui me permet de faire l’autruche ! Futé ou couard, c’est le seul moyen que j’ai trouvé sur l’instant pour surmonter ma crainte tout en m’assurant un minimum d’hygiène. Mais de toutes façons, dans ce refuge au village de Ouanary situé sur la rivière du même nom, à quelques kilomètres de l’embouchure de l’Oyapock sur l’Atlantique, il n’y a pas d’eau chaude et la fraîcheur de l’eau de source ne me retiendra pas longtemps sous la douche. Même si, en ce jeudi de janvier 2005, la température frise les 34° et l’hygrométrie défie l’entendement ici, aux abords de la forêt équatoriale.

A peine sortie de la douche, il me faudrait déjà en prendre une autre ! Néanmoins, sachant que nous allons ce matin entrer dans la forêt, je m’habille courageusement d’une chemise en jean fin qui protège mes bras tout en ne collant pas trop à la peau. Pantalon, chaussettes, chaussures montantes, casquette, je suis parée pour me défendre contre les moustiques et les insectes que nous allons croiser. Et Guy, notre guide amérindien, approuve ma tenue d’un regard mais renvoie notre cameraman échanger son tee-shirt contre une chemise à manches longues. Toute l’équipe se vaporise d’antimoustique et je m’en couvre les mains. Le visage pour moi, pas question. Malgré les promesses de non-toxicité, je préfère éviter tout produit chimique sur ma peau et j’accepte le risque de quelques baffes de la part de mes collègues, tant qu’ils restent motivés par la nécessité de chasser celui qui voudra m’inoculer le début d’un palu.

Les brûlis sont fréquents en Guyane pour gagner du terrain sur la forêtLa Guyane n’est pas une destination que j’aurais sélectionnée pour mes loisirs, mais puisque le travail nous y a mené, je découvre avec la même curiosité, la même avidité de voir, sentir, apprendre. Il nous a fallu près de trois heures de pirogue pour venir à Ouanary, situé en forêt tropicale, et je suis impressionnée : du vert partout, toutes les nuances de vert, et dans toutes les dimensions, dans toutes les directions. Etouffant. Le village a été bâti sur une zone de brûlis mais la forêt grignote jour après jour cet espace pour reprendre ses droits, et les villageois doivent brûler de nouveau, régulièrement, pour garder un minimum d’espace vital. Ce matin Guy nous emmène vers une petite oasis en pleine forêt, en nous racontant que la veille des chasseurs cherchaient un tapir mais ils n’ont ramené qu’un pécari, sorte de cochon sauvage (aussi appelé cochon bois en Guyane) qui peut atteindre les 30 kg. Du fait, nous en mangerons le soir-même au dîner, parfaitement agrémenté par notre logeuse.

Terre rouge et cendres noires des brûlis de GuyaneAprès avoir traversé le brûlis transformant l’épaisse forêt en tapis de cendres noires laissant apparaître la terre rouge mise à nue (photo ci-dessus), nous pénétrons les uns derrière les autres dans la forêt. Très vite, sous cette chaleur étouffante, je quitte la chemise à manches longues pour retrouver un tee-shirt. Guy, chaussé de simples bottes en caoutchouc, a pris la tête même s’il se retourne vers nous toutes les deux minutes pour s’assurer que nous le suivons bel et bien. Parce qu’il faut le vouloir pour progresser dans la forêt amazonienne !!!

Dès les premiers mètres elle nous a engloutit littéralement, refermant derrière nous d’un mur opaque le rideau épais de troncs, branches, lianes enchevêtrées, à tel point que nous serions bien incapables au bout de cinq minutes de retrouver notre chemin pour en sortir ! C’est la première impression un peu stressante : savoir que nous sommes à la merci d’un guide qui a intérêt à bien connaître sa terre pour être capable de nous en sortir. Mais Guy garde le sourire (ce qui n’est pas, nous l’avons constaté en d’autres contrées, la meilleure garantie !) et dégage devant lui à grands coups de coupe-coupe un chemin convenable pour notre cameraman qui sue sang et eau pour rester en tête et filmer notre petite troupe dans sa progression.

Sans en avoir l’air j’évite d’avoir à poser les mains pour m’aider, histoire de ne pas prendre appui sur un truc mouvant. Ici on sait que les pécaris justement se nourrissent de serpents. Et puis j’ai lu le récit d’exploration de Jules Crevaux qui a suivi les rives de l’Oyapock au début du XXème siècle, et je n’ai pas l’impression que la Guyane ait tant changée en un siècle. Alors je me méfie, mais surtout sans chercher ! Chercher ici voudrait forcément dire trouver, et je ne tiens surtout pas à trouver, même si parfois l’Homme me glisse “tu as vu, là sur la droite, elle est belle !“. Grrr… Curieux ou taquin, je m’en fiche : je le gratifie chaque fois d’un regard assassin et poursuis ma courageuse avancée dans ce qui fut nommé un jour l’enfer vert.

Nous faisons une première halte pour permettre au cameraman de tourner une séquence mettant l’Homme en situation avec Guy. Je reste en retrait avec notre régisseur et je manipule l’appareil photo plus pour m’occuper l’esprit que par nécessité : ici, faible profondeur de champs et du vert et du brun partout. De plus l’épaisseur de la forêt et l’immensité des arbres laissent filtrer une lumière presque blafarde, sombre, qui fait peiner mon Olympus. Je travaille en manuel mais les raies de lumière ne facilitent pas la tache.

Au bout de quelques minutes nous reprenons notre chemin, suivant toujours Guy aveuglément jusqu’à ce qu’il s’arrête devant un énorme tronc bloquant le passage. Couché sur le sol, couvert de mousse mi-sèche mi-gluante, le tronc m’arrive à hauteur de poitrine. Il faut donc déjà réussir à grimper dessus pour ensuite traverser le mini marais qu’il surplombe. Et mini marais signifie pas question de s’y vautrer, et surtout pas ici ! Je range donc soigneusement l’appareil photo, à tout hasard, j’ajuste le sac à dos, puis j’avance à pas comptés sur le tronc glissant dont toutes les branches n’ont pas été supprimées. Il faut donc les enjamber sans perdre l’équilibre, et en gardant en tête qu’à l’autre bout, là-bas, douze mètres plus loin, il faudra en plus se battre contre un énorme bouquet d’arbustes aux feuilles grasses qui obstrue la sortie !

Forêt de GuyaneJouer les équilibristes sur un tronc inégal et glissant avec la menace de disparaître dans le marais en dessous n’a rien de confortable. Mais je passe l’obstacle avec succès en appréhendant déjà le retour. Je chahute un peu contre les branches envahissantes qu’il faut repousser pour retourner sur la terre ferme (pas très ferme la terre en forêt amazonienne…) puis je constate qu’il faut sauter : dans une flaque boueuse, et en évitant si possible les petites pousses d’arbustes qui pourraient bien me déchirer un pied ! (photo ci-dessous). Il me faudra quelques secondes d’hésitation avant de me lancer et… atterrir à trois centimètres de la gadoue. Je ne suis pas peu fière de moi !…

Je ressors l’appareil photo pendant que le régisseur entame sa traversée de tronc puis nous reprenons notre route vers la marre promise. En nous observant de plus près je constate que nous sommes déjà tous échevelés, suant comme s’il nous pleuvait dessus, nos respirations sont malaisées du fait de la moiteur qui règne ici, et nous sommes crasseux, zébrés de boue et de traces verdâtres. Fière équipe que nous formons là…

Quelques mètres plus loin Guy bataille avec son coupe-coupe : il cherche un passage plus aisé et nous explique que, non, ils ne retrouvent jamais leur chemin taillé quelques jours auparavant tellement la nature reprend ses droits ici à une vitesse hallucinante. Il est tombé par hasard, récemment, sur cette marre et cherche à la retrouver. Il sabre, taille, découpe, en vain : il faut passer par-dessus ce petit bras boueux. Pour notre cameraman aux longues jambes et pour l’Homme qui frôle le mètre quatre-vingt-dix, c’est aisé. L’ingénieur du son prend son élan, saute, et s’enfonce de dix centimètres. Le réalisateur se serre au maximum contre les troncs d’arbres, s’enfonce jusqu’aux chevilles. Notre régisseur a trouvé un autre passage deux mètres plus loin mais il ressort avec tant de bizarreries non identifiées sur le crâne que j’hésite à lui emboîter le pas. Alors je me lance.

Je prends mon élan, vise l’autre côté, saute ! Et paf !… J’atterris à deux pas de la zone convoitée et m’enfonce immédiatement à mi-mollet dans une texture vicieuse qui s’infiltre déjà dans mes chaussures, sous le revers de pantalon ! Tétanisée par l’idée de toutes les bestioles qui doivent mijoter dans cette bouillasse de terre et de débris végétaux en tous genres, je lance instinctivement un pied en avant, mais le pied restant bloqué dans la vase, mon élan me trahit et je tombe à genoux !

Dans le mouvement je bascule en avant, sauvegarde mon appareil photo d’une main tandis que l’autre prend appui au hasard sur une branche à proximité mais qui s’avère spongieuse… Je la lâche aussitôt avec les yeux écarquillés glissant de droite et de gauche pour surveiller le moindre mouvement suspect alentours et des battements de cœur accélérés à l’idée d’une rencontre non désirée ! Des images de bande dessinée me traversent l’esprit, avec des araignées aux yeux exorbités ou des sangsues luisantes au ventre rebondi !

C’est alors que le régisseur se retourne et me voit en fâcheuse posture, moi qui, habituée au “silence, ça tourne” n’ai émit aucun son… Il fait marche arrière et me tend la main sans aucune moquerie au fond des yeux, ce dont je lui serai reconnaissante… Avec son aide je peux me redresser et surtout me relever, extirpant une jambe puis l’autre du fond de ce petit marigot qui ne m’inspire aucune confiance. Un instant je crains de devoir y laisser une chaussure qui résiste à la succion, mais ma volonté est la plus forte et j’extirpe la récalcitrante de son antre. Les deux pieds sur une terre enfin stable, je ne peux que constater les dégâts : aucune bestiole ne s’accroche à mon pantalon et je ne sens rien gigoter dans mes chaussures. A priori, “on” n’a pas voulu de moi en victime innocente aujourd’hui ! Mais je suis répugnante des genoux jusqu’aux orteils…

Mon appareil photo a échappé miraculeusement à un bain forcé, pas sûr qu’il aurait survécu à ce traitement de faveur. Mais pour le trajet de retour que nous entamerons quelques minutes plus tard, notre guide renonçant à retrouver l’endroit de cette marre annoncée, je l’ai emballé précautionneusement dans le paréo qui dort maintenant au fond de mon sac à dos. De toutes façons, l’humidité aidant, le système électronique commençait à s’enrayer et le focus ne se faisait plus. Lorsque je voulais passer sur le mode vidéo, l’appareil revenait systématiquement en position photo. Il faudra une après-midi dans un petit caisson étanche avec sachet de Silicagel pour qu’il accepte de retrouver un fonctionnement normal. Trop d’humidité dans l’air…

Forêt de GuyaneNous avons passé trois heures en tout dans la forêt amazonienne, que dis-je, aux prémices de la forêt amazonienne. Ou tropicale, ou équatoriale. Appelez-la comme vous le voudrez, elle garde pour moi l’image de cet enfer vert décrit par les auteurs explorateurs des premières reconnaissances. Trois heures de progression difficile qui nous a permis de comprendre qu’un Amérindien ne plaisante pas quand il prétend qu’un étranger ne peut survivre plus de quelques jours, seul, en forêt. Moi j’affirme qu’un homme peut s’y perdre en quelques minutes. Je suis très observatrice, et très attentive, et j’ai l’instinct de prendre toujours des repères quand j’entre en terrain inconnu, histoire de ne jamais être tout à fait à la merci d’un autre. Mais là, en quelques minutes, je ne reconnaissais plus rien. Et sur le trajet de retour je me serais égarée à deux reprises si notre guide n’avait pas été là.

La forêt ne pardonne pas. Mais avant de s’y engager, encore faut-il reconnaître humblement son incompétence…

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Commentaires

2 Réponses à “Marche forcée en forêt guyanaise”

  1. Poupou le 26 novembre 2007 0:55

    J’ai beaucoup ri en lisant ce récit. Non pas par moquerie, mais parce que j’aurais raconté la même chose si dès mon arrivée en Guyane j’avais fait la même balade.
    Au début, j’avais de l’appréhension envers le moindre buisson ou flaque d’eau. Mais petit à petit, on apprend à connaitre la flore et la faune et à évaluer les vrais dangers de la forêt( se perdre, se prendre une branche qui tombe, se couper avec sa propre machette !). Maintenant, je m’y sens bien et j’adore y aller et j’accepte quelques éventuels désagréments.
    Quant aux bestioles, je n’en vois malheureusement pas beaucoup, et ça c’est assez frustrant.
    Pour les vêtements, la chemise en Jean’s est effectivement un peu trop épais. J’aime bien la chemise en lin…imprégnée de répulsif….et il faut effectivement aimer transpirer à grosses gouttes (moi, j’aime bien car j’ai l’impression de faire des efforts). Les balades en Guyane sont en général assez salissantes pour les affaires, mais en général, on n’attrape pas grand chose.
    Et pour finir, il est maintenant interdit de chasser le tapir à des fins de commerce. Il était temps car c’est un animal qui se reproduit très peu.
    Pas vu les tortues sur les plages ? CA c’est assezmarrant

  2. Poupou le 26 novembre 2007 5:17

    au fait, merci de m’avoir mis sur ta liste, juste en dessous de Cris.

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