Irlande, en traversant le Connemara

Irlande visite ConnemaraEn quittant les environs de la petite ville de Westport dans le comté de Mayo je savais que je m’engageais pour une longue journée de voiture mais j’espérais aussi que ce serait la plus riche sur le plan photographique. Et je ne me trompais pas… Le Connemara pour les francophones c’est avant tout la chanson de Michel Sardou, aux sonorités irlandaises. Pour les voyageurs c’est l’une des plus belles régions d’Europe. Mais plus précisément, c’est un parc national de 2 000 hectares à découvrir à pied uniquement, au gré de randonnées organisées par un bureau du tourisme efficace, avec une exposition sur l’histoire des hommes du Connemara et une approche de la faune.

Irlande paysage du fjord Killary

 

Il faut compter au moins trois heures pour visiter une partie du parc, et j’étais prête à rogner sur le reste de la journée pour y consacrer le temps nécessaire. Mais en scrutant le ciel au moment de démarrer, j’ai compris que les dieux irlandais ne me faciliteraient pas la tâche. Je voulais aborder le comté de Galway par le fjord de Killary, et j’en ai été fort bien inspirée. Si les nuages ne m’offraient que de courtes percées de soleil (toujours lorsque j’étais au volant bien évidemment) dans un paysage de tourbières aux champs délimités par des murets de pierre qui attirent la carrosserie comme un aimant, je me suis d’abord arrêtée à l’entrée de ce qui me semblait être un lac. Je vous laisse comprendre pourquoi je suis restée bouche bée devant ce paysage d’une sérénité totale :

Irlande paysage Connemara

Cette prise de vue est l’un de mes souvenirs les plus forts de tout ce voyage en Irlande, l’un des moments où je suis descendue de ma voiture en silence, et sans l’appareil photo, juste pour entrer dans le paysage, pour m’en sentir partie intégrante, et penser sobrement : « waouh« … L’un des moments dans une vie de photographe où on ne regrette plus les levers trop tôt et les couchers tardifs, où la ténacité est récompensée. L’un des moments où on est juste heureux d’être à l’instant présent dans cette vie là, sans autre arrière-pensée que de profiter égoïstement et en silence, pour enregistrer l’image visuellement, et faire provision de souvenirs.

Ensuite je suis retournée prendre mon appareil photo, mais aucune ne rend vraiment hommage à la grandeur du paysage, avec son parfum d’herbe sèche et le bourdonnement des insectes avant la pluie.

Il m’a fallu une heure pour parcourir 25 kilomètres, pour faire le tour du fjord de Killary jusqu’à Leenane. Bien sûr ce n’est pas un fjord norvégien, grandiose, majestueux, écrasant. Mais Killary est une magnifique pénétration de l’Atlantique à la rencontre d’un ensemble de massifs montagneux : les Mweelrea Moutains, les Partry Mountains et le massif des Maumturk Mountains. Malgré la pluie, et entre deux rayons de soleil facétieux, mon regard rebondit d’énormes buissons de rhododendrons fushia jusqu’aux azalées jaune ou rose pâle qui bordent tous les jardins, et qui grimpent à l’assaut de la montagne. Je m’arrête en plein virage pour photographier les Aasleagh Falls, petites chutes discrètes sur la rivière Erriff. La région est truffée de cours d’eau, d’ailleurs en observant la carte vous y verrez une multitude de symboles en forme de saumon bondissant. Je suis certaine qu’il s’agit de saumons puisque c’est la spécialité de la région, si j’en crois les nombreuses propositions de croisières et journées de pêche qui fleurissent tout au long de cette route magnifique !

Irlande Connemara Aasleagh Falls

Au détour d’un autre virage j’avise un magnifique îlot verdoyant et à ce moment-là le soleil m’honore d’un sourire fugace. Soudain je vois la photo, avec premier plan, second plan et arrière-plan ! J’ai juste le temps de penser « où puis-je me garer ?! » sans détacher mon regard de la mouette qui embellit le ciel sombre tandis que j’entends mes roues crisser sur les gravillons ! Un clignement de cils, braquage de volant à droite toute, et un brutal retour à la réalité : j’ai failli faire un vol plané dans le ravin !…

Une seconde plus tard et je faisais réellement partie du paysage (subaquatique). J’ai failli m’offrir un petit saut de deux mètres de haut, et mon cœur bat la chamade tandis que, instinctivement, je continue à conduire tout en m’admonestant : « sois prudente !…« .

Toute la journée je vais regretter de ne pas être accompagnée par un chauffeur qui prendrait en charge la lecture des panneaux de signalisation (en anglais et en gaélique), la comparaison avec la carte routière précise mais qui ne rend pas vraiment justice au temps nécessaire pour se rendre d’un point à un autre, et surtout pour me permettre de chercher pleinement les points de vue les plus riches, sans avoir à gérer la conduite d’une voiture d’une main, avec la carte dans l’autre main et l’appareil photo sur les genoux.

Irlande Connemara abbaye de Kylemore

Je glisse le CD de Diana Krall dans le lecteur, et je me concentre de nouveau sur la route pour sortir du fjord de Killary sans encombre. Et très vite, j’arrive devant l’un des bâtiments les plus photographiés d’Irlande (photo ci-dessus), dit-on : la majestueuse Abbaye de Kylemore. Je vous l’ai déjà montrée dans un article précédent, je ne vais donc pas y revenir. Bâtie dans un style Tudor devant le lac Pollacappul, elle s’adosse au massif des Twelve Bens. Le château (parce que c’en est un !) abrite de nos jours une institution de religieuses et une école très chic pour jeunes filles de bonne famille. Dans le parc, la tour discrète de l’abbaye est enfouie sous les frondaisons des arbres. Ici, en prenant mes photos en pause longue à l’aide du pied photo, je vais commencer à me gifler régulièrement…

Quelques kilomètres plus loin j’entre dans l’enceinte du parc national du Connemara pour y garer la voiture et alléger mon sac à dos autant que possible. J’ai l’intention de faire une randonnée de deux ou trois heures et j’emporte tous les objectifs et toutes mes cartes numériques. Par la fenêtre entrouverte je respire des senteurs de tourbe, d’herbe humide et de miel. Les oiseaux gazouillent, et malgré ma petite embardée de tout à l’heure je sais que j’ai déjà engrangé un certain nombre de photos et mon humeur est guillerette. Même si je réalise alors que le Connemara est aussi une usine à micro-moustiques !… De toutes petites bestioles que je prends d’abord pour de minuscules moucherons mais qui piquent la peau comme autant d’aiguilles acérées ont envahi la voiture ! Puis quelques gouttes de pluie portées par un vent sournois s’écrasent sur la lentille de mon grand angle au moment où je le visse sur le boîtier. C’est soudain un déluge de fin du monde qui s’abat en trombes sur la voiture dont je remonte la vitre avec autant de célérité que de stupéfaction !

Je patiente cinq minutes, l’orage se calme un peu, mais je me sens bien seule, assise au volant de la voiture, les bras ballants. Derrière le rideau de pluie qui nettoie le pare-brise je ne vois pas les autres conducteurs dans la même situation, dans leur propre véhicule. La pluie se fait moins violente, et je décide de tenter une sortie : je ne suis pas venue jusqu’au Connemara pour ne pas en profiter !

Je cours jusqu’au bureau d’accueil où une aimable dame m’oriente vers la salle d’exposition, au bas de ce chemin sinueux (et à découvert)… Je me presse pour atteindre un espace bien aménagé, avec des reproductions de photos anciennes montrant la vie abrupte des habitants de cette région qui fut longtemps la plus peuplée et surtout la plus pauvre de tout le pays : ses montagnes, ses tourbières et sa côte déchiquetée en font une région naturellement isolée et ce n’est que grâce au tourisme encore naissant que des routes ont pu se créer, même si le réseau reste encore bien faible. Le temps de lire quelques informations et la pluie redouble d’intensité… Il me faut changer de cap.

Impossible d’envisager une excursion à pieds sous un tel déluge, même si on m’assure que cela pourrait se calmer dans une heure. Je n’ai pas le temps de parier sur la météo extrêmement changeante de la verte Irlande. Je décide donc de m’écarter des montagnes qui accrochent les nuages en autant de trophées destinés à Eole et je reprends le volant pour suivre la route côtière et me concentrer sur les paysages marins.

J’arrive à Clifden, la « capitale » (et seule véritable ville) du Connemara en suivant une jolie route panoramique et le vent chasse les nuages au fur et à mesure de ma progression. J’arrive en ville sous le soleil, j’ai peine à croire que moins d’une heure auparavant je renonçais à ma randonnée et je suis tentée de rebrousser chemin. Mais pour une fois je choisis d’explorer un peu la ville et son ambiance touristique : une voie centrale avec un alignement de pubs et boutiques de vêtements de pluie ou de lainages. L’élevage est l’une des ressources de la région et la laine des moutons se transforme ici en moher…

Irlande Connemara restaurant de Clifden

En sortant de Clifden je file vers la Sky Road qui fait le tour de la péninsule de Kingstown. Et une nouvelle fois, en surplombant l’un des autres paysages tyiques du Connemara, je m’arrête doucement pour profiter de la vue : la terre descend en pente douce pour s’unir étroitement à l’Atlantique qui en dévore chaque tourbière, chaque bloc de granit. Un timide soleil salue mon arrivée et je mitraille les îles alentours (photo ci-dessous). Des chevaux et des poneys dans des enclos de pierre arrachent à la terre pauvre de maigres touffes de joncs ou d’herbe rase.

Irlande Connemara Clifden Sky Road

Je n’ai pas pris le temps de déjeuner, mais le soleil montrant enfin le bout de son nez, même si le ciel reste blanc donc peu favorable aux belles photos, je décide de faire l’impasse sur une halte dans un pub pour descendre vers Roundstone par la route panoramique et je ne le regretterai pas : il me faut plus d’une heure pour suivre tranquillement un paysage d’eau et de terre mêlées. Les tourbières envahissent toutes les terres, des mares ou des lacs se forment puis disparaissent, le granit omniprésent ponctue les vastes étendues fouettées par le vent, rendant plus ingrates encore les conditions de vie des habitants. Pourtant ils ont le sourire et vous saluent lorsque vous faites une halte devant leur maison pour photographier les belles plages de sable blanc de Maning Bay ou de Dog Bay…

A Roundstone (photo ci-dessous), petit village aux maisons coquettes accueillant quelques restaurants en terrasse, je fuis une tablée d’Allemands pour entrer dans un petit pub qui fait boulangerie. Et pendant qu’on prépare mon fish and chips délicieux mais costaud, c’est la voix aigrelette de Carla Bruni qui accompagne les gestes de la jeune serveuse occupée à sélectionner un énorme cookie au chocolat qui me servira à la fois de dessert et de goûter ! Mince, l’ombre du président français accompagne ses ressortissants au-delà des frontières !…

Irlande Connemara Roundstone

Je ne suis pas certaine que ma jeune irlandaise aux cheveux de paille comprenne toutes les subtilités de la ritournelle du top-model, mais elle est suffisamment informée pour me glisser « First Lady » en levant le doigt vers le haut-parleur quand elle comprend que je suis Française… Les pages people fleurissent donc aussi au bout du monde… Mais c’est Diana Krall qui me soutiendra tout au long des kilomètres qui me restent à parcourir pour rejoindre la ville de Galway, et je ne sais pas encore que la journée est loin d’être terminée…

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11 Commentaires

  1. Et voici le retour des photos même si je vous offre ici un service minimum puisque mon logiciel de prédilection n’a pas encore été livré…

    Et un texte qui, je l’espère, rappellera de jolis souvenirs à Isabelle (au moins !)…

  2. Mission réussie pour le texte et les images ;-)

    J’avais fini par oublier le fjord de Killary, ta photo a eu l’effet d’un choc ! Je crois que nous nous étions arrêtés à peu près au même endroit et nous avions des moutons sur la route pour parfaire l’ambiance.
    Moi, j’ai été chanceuse, je suis partie en Irlande avec 3 amis qui se battaient pour conduire. Je m’étais occupée de toute l’organisation (itinéraires / B&B / guides) avant de partir, alors sur place je n’avais rien d’autre à faire que contempler le paysage et crier stop tous les 10m pour aller prendre une photo.

    Une question, est-ce que tu as pu traverser le Connemara en resistant à l’envie de chanter la chanson de Sardou ? Nous, non :o )

  3. Superbe fjord de Killary, ça rallonge les distances et j’ai failli me tuer, mais je ne regrette pas un instant et je le referais sans hésiter !

    Pour moi les moutons étaient sagement parqués autour des points d’eau, mais il était encore tôt le matin, avant 8:30.

    Et euh… je ne l’ai pas chanté, mais en effet le refrain de Sardou a concurrencé Diana Krall chaque fois que je pensais « Connemara » !

    :-)

  4. Qu’on aime ou pas la chanson, je crois que c’est tout bonnement impossible de ne pas y penser ;-)

  5. Cela tient à dire que nos esprits sont fragiles ou faibles ?
    En tout cas on nous l’a bien vendu cette chanson, d’un personnage à forte prétention … Au sens humain douteux …
    En tout cas je reste dans l’attente de nouvelles photos.
    Merci

  6. Bonjour Yves,

    Esprits fragiles ou subsconscients suralimentés par un matraquage organisé sur nos médias ?… D’autant qu’à l’époque la « variété » française était moins abondante qu’aujourd’hui je crois. Et Sardou était alors une « star », surtout pour la génération de nos parents. Personnage controversé et (un peu) contestataire, il a interprété quelques beaux textes, même s’ils n’étaient pas écrits par lui. Et de fait, certains titres sont entrés dans la mémoire collective francophone.

    Cela rejoint l’un des articles que j’avais écrit il y a un an sur la mélodie du voyage

    Bon dimanche.

  7. Magnifique texte qui me rappelle qu’il y a moins d’une semaine j’étais à photographier en ces mêmes lieux que ceux décrits plus haut !
    Bravo…
    Luc

  8. Luc sur Artabus.com aussi…
    Au rayon photographes (pas difficile à trouver)…

    Bravo encore pour l’article et les photos…!

  9. Jolie galerie Luc ! J’aime aussi l’humour de certaines prises de vue (notamment ethnique… ;-) ).

    Merci d’avoir feuilleté les pages d’Un Monde Ailleurs.

  10. Bonjour,
    Je reviens juste d’Irlande de l’ouest et j’ai été frappé par les similitudes de sensations et la justesse de votre récit après avoir moi-même sillonné les routes du Mayo et du Connemara, en passant par Killary harbour. J’ai aimé aussi votre texte sur Carrowmore qui m’a insité à la même rêverie, plongé dans le passé de cette humanité pas si ancienne. J’ai été marqué également sur ce site par la tombe de la reine Maeve qui culmine sur la montagne, énorme Cairn qui fait maintenant partie intégrante du sommet, comme si ceux qui l’on construit avait voulu qu’il soit vu de toute part, en ajoutant un sommet à la montagne elle même…

  11. Bonjour Bruno, et merci d’avoir pris le temps de partager vos émotions de voyage sur les pages d’Un Monde Ailleurs.

    L’Irlande pour moi, du fait des conditions pluvieuses qui m’ont accompagnée pendant toute une semaine, est synonyme de spleen, de nostalgie. Et le paysage irlandais incite à ce doux retour sur l’histoire. Certains y voient du romantisme, d’autres l’ennui. Moi, j’ai aimé.

    Comme vous !

    (et je m’aperçois à l’instant que je n’ai même pas apposé de copyright sur mes photos publiées sur cet article…)

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