Histoire d’une photo sous-marine

28 février 2008 par Un Monde Ailleurs  
Dans Photographie

histoire d'une photo sous-marineComme nombre d’entre vous j’ai passé la majeure partie de ma vie à ne pas aimer mon image. On appelle cela de la timidité, au mieux de la réserve. Mon reflet dans le miroir ne présentait que l’enveloppe extérieure de mon identité et très longtemps ma vie professionnelle a imposé que l’image soit maîtrisée, pour aller plus loin, plus haut. Puis j’ai tout remis en cause. Quelques années plus tard survient un photographe de talent qui insiste, persévère, et parfois vole. Et de fil en aiguille, on en vient à poser…

Marie-Ange Ostré, Egypte 2008

Je vous ai déjà parlé des difficultés d’être modèle sous-marin et j’ai alors rencontré de nombreux échos auprès de mes lectrices plongeuses notamment. Elles ont reconnu les vicissitudes et aléas de plongées gérées par ces messieurs désireux de faire l’image de l’année, celle qui les rendra fiers plus tard. Je suis (un peu) photographe, surtout par passion, parfois de métier. J’alterne l’un puis l’autre côté du miroir, en étant toujours plus à l’aise derrière l’appareil photo plutôt que devant. Mais laissez-moi vous raconter l’histoire de cette photo…

C’était en Egypte, il y a quinze jours, sur un site splendide face à Marsa Shagra, fait d’un dédale creusé par le courant dans le récif, alternant tunnels, antres, grottes, porches,… splendide. Mais c’est aussi le genre de site qui vous fait regretter d’être modèle sous-marin puisque, dès les premières minutes, vous savez que les séances vont durer…

Poisson-scorpion d’EgypteNous venons d’entrer dans une petite grotte pour déboucher sous un étroit puits de lumière. Et le photographe passe, sans le voir, au-dessus d’un beau poisson-scorpion que Julien Stein (notre guide attitré) me désigne du doigt. S’il y a un poisson-scorpion, aux épines venimeuses (ci-contre), c’est qu’il peut y en avoir d’autres et quand on connaît son aptitude au mimétisme, on se retient de poser la main ou un genou sur quoique ce soit. Pas évident dans une grotte à fond de sable, lorsqu’il faut jouer très précisément avec sa flottabilité…

L’Homme avise le puits de lumière et me fait signe de poser. C’est notre deuxième plongée de la matinée, nous sommes déjà à 45 minutes d’immersion dans une eau à 22°, et je commence à avoir vraiment froid dans ma combinaison 5 mm. De fil en aiguille il insiste pour que je me tienne à genoux sur le sable et le visage levé vers la lumière, le tout dans un léger courant qui me fait osciller tel un pendule alors qu’il faut que je reste fixe, en essayant de maîtriser les premiers tremblements, en priant mentalement pour que je ne m’appuie pas inconsidérément sur un autre poisson-scorpion, avec une pose qui n’est pas naturelle avec un détendeur en bouche (restez la tête levée sans bouger quelques minutes en serrant un embout entre vos dents…) et donc avec une respiration atrophiée, sans avoir l’air crispé (bonjour les mâchoires), si possible sans poisson dans le champs (toujours la possibilité d’un poisson fuyant, avec un corps “tordu” à l’image), avec le souci d’une frange volante qui ne doit pas se retrouver à la verticale sur la photo et une tresse qui ne doit pas venir danser devant le visage. Sans oublier de ne pas lâcher les bulles à n’importe quel moment pour ne pas boucher le regard du modèle… Tout cela avec le hublot du caisson à quelques centimètres du visage et le flash qui explose à intervalles réguliers alors qu’il faut garder la prunelle fraîche et l’air intelligent (ou tout au moins éviter l’air bovin !).

L’Homme savait précisément ce qu’il voulait obtenir comme effet, ça nous a juste pris environ 12 à 15 minutes (d’immobilité pour moi) pour parvenir à ce résultat. Entre chaque coup de flash il vérifie la photo, précise ses réglages et je le surveille du coin de l’œil tout en reprenant la pause vite fait dès qu’il lève de nouveau l’objectif vers moi. Derrière lui, Julien observe la séance de loin, avec un sourire dans les yeux comme d’habitude. Il me dira en surface que ce n’est pas facile de poser et que je suis patiente (mais je lui donnerai tort à la fin d’une trop longue plongée de nuit le soir-même quand au bout de quatre-vingt-dix minutes de plongée, bleue de froid, j’attraperai littéralement le bras de l’Homme pour l’entraîner d’autorité vers la plage même si sa carte numérique n’est pas encore pleine !).

Et si vous observez mieux, vous verrez que malgré l’efficacité confirmée de la combi, la pose tête levée permet de laisser entrer un filet d’eau particulièrement vicieux à hauteur du cou !… La combinaison s’est remplie d’eau froide comme une outre en moins de deux minutes !…

Pfff… je vous le dis : modèle sous-marin, c’est pas un métier !…

Un jour j’ai publié mes écrits et mes photos, et enfin quelques photos de moi pour illustrer mon travail et ma façon de travailler. Et un soir on réalise qu’un blog fait partie d’un processus sans doute un peu narcissique, s’il n’est pas sciemment contrôlé. Je n’apprécie pas trop de voir mon visage en permanence sur ma bannière. Mais je reconnais qu’il est très gratifiant de pouvoir conserver ensuite un joli souvenir comme cette photo sous-marine artistique qui viendra embellir les pages de mon histoire…

Pour d’autres photos de choix sur ce séjour en Mer Rouge, je vous invite à consulter celles mises en ligne par l’Homme, sur son site perso.

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Commentaires

10 Réponses à “Histoire d’une photo sous-marine”

  1. Corinne le 29 février 2008 1:00

    « 45 minutes d’immersion dans une eau à 22°, et je commence à avoir vraiment froid dans ma combinaison 5 mm… »
    Brrrr !!! Un 5mm dans une eau à 22°C !!!!!! Moi qui suis tellement frileuse, je te trouve super courageuse… ;-)

    « Il faut garder la prunelle fraîche et l’air intelligent (ou tout au moins éviter l’air bovin !)… »
    Cette précision m’a bien fait rire… Voyons, Marie-Ange! Tu ressembles bien plus à une sirène qu’à un dugong! :-)

    « la pose tête levée permet de laisser entrer un filet d’eau particulièrement vicieux à hauteur du cou !… La combinaison s’est remplie d’eau froide comme une outre en moins de deux minutes ! »
    Je le répète : tu es un modèle sous-marin super courageuse, super patiente et super stoïque !!!

    Et si tu faisais poser l’Homme pour changer (hé, hé) ?
    ;-)

    Bon, trêve de plaisanterie.

    Pour ma part, j’apprécie de pouvoir voir la trombine des auteurs des blogs que je parcours et j’aime bien aussi quand il y a quelques images de la personne “en situation”.

    Je ne l’interprète pas comme du “narcissisme” de la part de l’auteur en fait. Maintenant que je suis plus familière avec la “blogosphère”, j’y vois simplement une manière d’incarner le contenu d’un blog, et de la courtoisie envers l’internaute qui passe par là, aussi. On se présente, c’est la moindre des choses… Bref, ça permet de mettre un visage sur un caractère, une personnalité, un style d’écriture, un mode de vie… Ça met aussi le visiteur en confiance, je trouve.

    ;-)

  2. Corinne le 29 février 2008 1:06

    PS. Je viens d’aller la voir en grand format sur le site de l’Homme, cette photo. Elle est superbe!

    Bravo à tous les deux! (Enfin surtout à wonderwoman qui a posé…) ;-)

  3. Yves le 29 février 2008 6:57

    Puis je me permettre un avis ? N’y a t il pas trop de bulles sur cette photo ? Et pourquoi ne pas avoir retiré le détendeur ?
    En tout cas quelle patience de ta part Marie Ange. Les conditions de travail sont rudes avec l’Homme.
    Plongée en Égypte, 22°C, 45 minutes à ne rien faire … Quand je pense que nous sommes en France avec 15 °C dans la journée, 45 minutes de bouchon matin et soir, et qu’il faut satisfaire les exigences d’un chef égoïste ;)

    J’aime le poisson-scorpion. Cela me rappelle qqc …

    PS ;
    Je suis de ton avis à propos de la bannière.
    Ou est cette pétition à signer pour changer cette dernière ?

  4. Henry le 29 février 2008 8:48

    …une sirène…

  5. Un Monde Ailleurs le 29 février 2008 16:09

    Corinne : si j’ai décidé d’écrire un texte autour de cette photo, c’est parce que, pour une fois, je trouvais un portrait sous-marin très réussi (et cela aurait pu être le visage d’un autre, mon jugement reste le même). Il me semblait intéressant de la soumettre donc à mes lecteurs, et expliquer la façon dont elle a été faite, sans pour autant entrer dans les détails techniques de réglages qui n’intéresseraient que les photographes pros.

    Tes commentaires me font rire aussi Corinne, en décrivant mes conditions de “travail” j’étais certaine de rencontrer la sympathie de quelques plongeuses ayant expérimenté la même situation ou à même de l’imaginer…

    Je crois que si j’avais porté une cagoule j’aurais peut-être eu moins froid dans 22°. Mais pas question d’une cagoule quand on fait de la photo sous-marine : le néoprène compresse le visage et entre le masque et le détendeur, n’importe qui ressemble à une otarie ! ;-)

    Je ne pense pas qu’on puisse parler de courage, c’est une notion bien trop élevée par rapport au “travail” engagé ; ceux qui travaillent en usine sont courageux. Par contre patiente, je le suis, c’est un fait. Et stoïque… pas toujours ! Il m’arrive de raler sous l’eau parce que la carte numérique ne se remplit pas suffisamment vite à mon goût, ou parce que je vais passer une heure ou plus dans l’eau à poser devant un objectif alors que l’environnement coloré me fait de l’oeil et que je rêve d’avoir fouillé la petite anfractuosité, là-bas, avec le faisceau de ma lampe… Je suis curieuse de nature, alors être passive sous l’eau est souvent frustrant… Malgré les efforts à fournir malgré tout (courant, descente, remontée, palmage,…).

    Si l’Homme lit ton commentaire je vais en entendre parler… Il “pose” en effet sur chacun de ses films puisqu’il est toujours devant la caméra. Il admet que ce ne fut pas facile de s’exposer ainsi les premiers temps, et une caméra vole ton rythme, ta gestuelle, etc… donc quelque part c’est encore plus impudique. Pour ma part, je serais une très mauvaise actrice… La difficulté lorsqu’il pose pour moi c’est qu’en tant que photographe, il ne peut s’empêcher de m’indiquer comment je dois le prendre en photo. Parfois ça aide, à d’autres moments cela bride un peu la créativité ! Aïe s’il me lit… ;-)

    Quant à ma bannière, tes remarques sont tout à fait pertinentes et je les partage aussi en tant que lectrice d’autres blogs : j’apprécie de savoir à qui j’ai à faire, qui s’adresse à moi, et voir l’auteur en situation m’aide aussi à comprendre sa sincérité, son engagement. Tes arguments rejoignent l’avis de la plupart de mes lecteurs…

  6. Un Monde Ailleurs le 29 février 2008 16:11

    Yves : au sujet des bulles, le photographe sous-marin débutant que j’ai été aurait réagit comme toi. Depuis j’ai appris, compris, et admis, que les bulles donnent au contraire de la vie à un portrait sous-marin. Les bulles donnent de l’action, du mouvement, une dynamique. Et en l’occurrence, sur cette photo précisément, le fait que quelques-unes cachent l’oeil droit permet au lecteur de focaliser sur l’oeil gauche qui attire ainsi l’attention : et dans ce regard levé vers la surface se trouve toute la poésie de cette photo.

    Pour le détendeur, de nombreux photographes ou modèles sous-marins apprentis ont tendance effectivement à enlever le détendeur lorsqu’ils font de la photo. Mais c’est une erreur de compréhension : bien sûr le détendeur ne donne pas une image élégante de celui qui pose, mais d’un autre côté il n’y a rien de plus anti-naturel que la photo d’un plongeur bouche close, sans bulles, et sans détendeur. Tout de suite le lecteur se dit “mais comment fait-il pour respirer ?!” et la photo devient anxiogène… Le détendeur est indispensable sous l’eau, il est naturel pour un plongeur. Il faut juste apprendre à faire un cadrage qui fera oublier la disgrâce d’une bouche crispée autour d’un détendeur… ;-)

    Quant aux conditions de “travail” de cette photo, tu as parfaitement raison : remise en perspective avec les conditions de travail moyennes de la majorité, ce n’est pas le bagne. Mais… je te suggère de t’immerger dans ta baignoire dès ce soir, dans une eau à 22°, et de faire le moins de mouvements possible, et pendant 45 mn… ;-) ;-)

    Pour ma bannière je ne pourrai rien faire avant quelques mois, quand il faudra la renouveler. :-)

  7. Un Monde Ailleurs le 29 février 2008 16:15

    Henry : merci d’avoir voté pour la sirène !… :-)

    La comparaison avec un dugong me semble effectivement moins valorisante : après l’avoir approché, et outre le fait de savoir que cet animal est plutôt rare donc que c’était une rencontre plutôt exceptionnelle, je me demande pourquoi on fait tant de bruit autour de ce gros bestiau qui passe sa vie à brouter un fond herbeux sous le regard de plongeurs quasi hystériques !… Et ce n’est pas son regard presque torve qui me fera changer d’avis !… ;-)

  8. Corinne le 29 février 2008 19:57

    Pour les bulles : oui, c’est justement ce que j’aime dans cette photo. Et en grand format (sur le site de Francis), elle est vraiment superbe.

    Ça change des habituels photos de plongeurs dont sont pleins les magazines, qui font un peu trop “posées” justement, trop “propres”… trop dépourvues de bulles. Ici, je trouve, cette image a plus de force parce qu’on est happé par cet œil braqué vers la lumière, qui accompagne l’ascension de la gerbe d’air.

    Bref, encore bravo au modèle et au photographe !!! ;-)

  9. Yves le 1 mars 2008 12:04

    Pour les bulles, je vais préciser ma pensée. Oui tu as raison, elles doivent être apparentes. Cela donne plus de vie plus de dynamique. Mais sur cette image elles laissent une trainée (certainement due à la vitesse d’ouverture par manque de lumière enfin je crois :) Les voir plus distinctement aurait été mieux non ? Voilà j’espère avoir été plus clair.

    Quant à la température, je comprends bien qu’à cette température, le froid te gagne assez rapidement. Mon commentaire se présentait sous un angle différent. Un peu comme le temps qui passe.
    Qu’est ce que 10 minutes lorsque nous sommes en retard à RDV professionnel, et ces mêmes 10 minutes dans une file d’attente, comme par exemple à la poste ?
    See you soon … ;)

  10. Un Monde Ailleurs le 1 mars 2008 15:20

    Je ne sais pas trop quels ont été les réglages effectués par Francis pour cette image, je vais le lui demander. D’un autre côté, les bulles sous l’eau sont rarement celles que l’on imagine en BD : et quand on respire de façon inconfortable, quand on lâche enfin les bulles, elles sortent aussi plus chaotiquement (si j’ose dire).

    Quant à notre perception du temps qui passe, je te rejoins tout à fait !…

    :-)

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